Sommaire :

Mot d’accueil | Odile RONSIN

Les apports de Pierre Faure aujourd’hui| Paul MALARTRE

Pierre Faure, son approche des jeunes en difficultés | Marie-Hélène MATHIEU

Pierre Faure, un certain regard sur l’enfant | Monique LE GALL

Pierre Faure, le religieux | Père SINCLAIR

Mot d’accueil | Odile RONSIN

Merci Monseigneur de nous accueillir aussi chaleureusement dans cette maison. C’est pour le père Faure ainsi que pour tous ceux et celles qui se sont ingéniés à mettre sa pédagogie en œuvre, un signe de reconnaissance important que de fêter cet événement à l’Institut Catholique de Paris.

Un grand merci aussi à Catherine Soublin, vice-recteur, pour avoir réaménagé, elle aussi avec ingéniosité, la distribution des salles au fur et à mesure que le nombre des inscrits augmentait !

A vous tous, venus si nombreux fêter le centième anniversaire de la naissance de Pierre Faure, je voudrais présenter cette assemblée et ceux qui s’y associent par la pensée.

Nous saluons d’abord  la famille du Père Faure, représentée ici par ses chères nièces, le Père Sainclair de la Compagnie de Jésus et ami du Père Faure auquel le père Dumortier, provincial des jésuites, a donné mission de le représenter parmi nous aujourd’hui, lui-même étant retenu par les ordinations, ainsi que le Père Viel,

Nous saluons la présence parmi nous de Mgr Guiberteau. Et sont avec nous par la pensée, le cardinal Poupard dont vous avez pu lire le message chaleureux, ainsi que Mgr Cloupet et Mgr di Falco.

Merci aux dirigeants du Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique, Paul Malartre, secrétaire général, André Blandin, secrétaire général adjoint, Gilles du Rétail, rédacteur en chef de la revue Enseignement Catholique Actualités, pour avoir voulu être partie prenante de toute cette journée, ainsi qu’à tous ceux qui représentent ici un organisme de l’Enseignement catholique.

Nous saluons bien sûr toutes celles et ceux venus aujourd’hui, que l’on appelle « les anciennes et les anciens du Père Faure » de France, du Liban, des USA… enseignant(e)s, directeur-trices, parfois religieux-ses, souvent mères de famille, Annie Cramard qui fait si bien le lien par le journal  « Madrid à travers le temps et l’espace » et Agnès Chadefaux, la présidente.

Bienvenue aussi à ceux et celles qui ont découvert Pierre Faure autrement :  sessions,  écoles, rencontres,  revues… ou d’autres manières…

Bienvenue à tous ceux et celles engagés dans l’association de l’AIRAP, devenue aujourd’hui AIRAP-Mouvement pédagogique Pierre Faure, et qui ont à cœur de transmettre cette pédagogie. Et un grand merci parmi eux, à la petite équipe qui a préparé cette journée : exposition, audiovisuel, déjeuner, eucharistie…

Bienvenue aux parents, venus pour mieux connaître le Père Faure et soutenir les enseignants qui en pratiquant sa pédagogie, permettent à leur enfant de se construire.

Bienvenue aux autres Amis : l’Office Chrétien des Handicapés, Les Frères des Ecoles Chrétiennes,  les Orphelins Apprentis d’Auteuil.

Nous saluons aussi Mme Thomas, présidente de l’association Montessori–France ainsi que ses collaboratrices.

Bien sûr, bienvenue à la directrice du CFP Mounier, à ses étudiantes, et à d’autres étudiants venus d’ailleurs…

Et un grand merci à Guy Avanzini, professeur émérite de l’université de Lyon II et grand spécialiste des Sciences de l’Education, qui a bien voulu accepter d’être Président de séance de cette matinée. Une fois de plus, nous avons fait appel à ses compétences et à son amicale disponibilité.

A tous, merci d’être venus : le Père Faure ayant beaucoup donné et donnant beaucoup encore à la pédagogie et à l’Enseignement catholique, c’est un devoir de reconnaissance de le célébrer et face à l’avenir, de ressourcer notre dynamisme dans le sien.

Les apports de Pierre Faure aujourd’hui| Paul MALARTRE

En introduction, Paul Malartre raconte comment, au cours de son cheminement personnel, il a découvert le Père Faure « d’abord en tant que directeur diocésain, invité par Andrée Thouvenin-Barraco à venir dans sa classe. Là, j’ai observé, j’ai regardé. C’était plus qu’une initiation, c’était une découverte. Et je me suis dit : là, oui, il se passe quelque chose » … Puis, en tant que président de la Commission nationale pour l’adaptation et l’intégration scolaire : au cœur de cette commission était la question de la personne, de l’enfant handicapé, de l’enfant en difficulté. Ce temps m’a aidé pour la tâche qui m’incombe aujourd’hui à mieux comprendre ce qu’est la pédagogie pour enfants en grande difficulté […] et j’ai retrouvé des liens avec le personnalisme chrétien d’Emmanuel Mounier, étudié dans mes années d’études de philosophie en 1968 » […]  Et enfin par la lecture en 1997 du livre extrait de la thèse de Anne-Marie Audic. Alors là, je me suis senti très instruit sur le Père Faure et sa pédagogie.

Voilà ce cheminement qui aujourd’hui m’autorise à vous dire comment il me semble que le Père Faure est quelqu’un pour aujourd’hui dans l’Enseignement Catholique français. Je le traite en trois temps :

  • d’abord, par une pédagogie fondée sur une anthropologie
  • puis, par une anthropologie qui explicite le sens de la personne et de la communauté
  • enfin, par un certain regard sur l’enfant

Une pédagogie fondée sur une anthropologie

Le Père Faure a toujours estimé que les problèmes d’éducation sont à considérer avant les méthodes pédagogiques. L’enjeu de l’avenir pour lui, est dans l’éducation. En effet, nous sommes de plus en plus convaincus que notre Éducation Nationale pourrait connaître encore de grandes difficultés si elle n’arrive pas à comprendre qu’on ne peut pas enseigner sans éduquer – cela nous semble finalement une des premières intuitions fortes depuis nos fondateurs de toute l’histoire de notre enseignement catholique. Réduire l’établissement scolaire seulement à un lieu d’enseignement, si c’est le cas encore aujourd’hui, nous paraît non seulement une erreur mais peut-être une faute. Quand nous voyons encore revenir l’idée qu’il faut remettre les savoirs au centre du système éducatif, nous nous disons qu’à ce moment là, notre Éducation Nationale va dans le mur. Ce ne sont pas les savoirs qui sont au centre, ni peut-être l’élève, mais plutôt la relation entre l’élève et le maître, la relation entre les divers membres de la communauté éducative. Alors, c’est quand même intéressant de savoir, depuis longtemps, que le Père Faure a toujours réagi contre le divorce entre l’instruction et l’éducation : « Il nous faut répéter à des jeunes qui se destinent à l’enseignement que s’ils pensent que leur métier consistera seulement à transmettre des savoirs et des compétences disciplinaires, ils risquent d’être abusés ». Je ne peux pas transmettre des savoirs si je n’ai pas au préalable établi une relation pédagogique.

Toujours dans cette pédagogie fondée sur une anthropologie, nous retrouvons dans les propos du Père Faure non seulement le lien entre le pédagogue et l’éducatif, mais entre la pédagogie, l’éducatif et le sens. « Toute pédagogie relève d’une métaphysique, d’une conception de l’Homme et de la vie ». Alors, « les projets éducatifs acculent à avoir une conception de l’homme »… « Quel homme doit naître ? ». Nous sommes tout à fait dans ce qu’est finalement le caractère propre de l’Enseignement Catholique. On entend : « Qu’est-ce qui fait notre spécificité ? Qu’est-ce qui fait notre contribution originale au service public d’éducation ? » Et bien, c’est le lien insécable : entre l’acte d’enseigner l’acte d’éduquer – et la proposition d’un sens de la vie. Pour nous un sens chrétien de l’homme et de la vie. Je retrouve cela de Guy Avanzini : « L’éducation catholique veut surtout aider à discerner des raisons de vivre, la signification de la vie ».  Le caractère propre de l’Enseignement catholique, c’est l’art de ne pas couper en tranche. Cette anthropologie, pour reprendre une forte expression du Père Faure, « est aspirée par une théologie ».

Une anthropologie qui déploie, précise, explicite le sens de la personne

En retrouvant en particulier le courant de Maria Montessori, le Père Faure en appelle à l’émergence de la personne, au développement de l’enfant dans sa totalité. Pour l’Enseignement Catholique, l’élève n’est pas qu’un élève ; c’est un enfant ou un adolescent avec ses aspirations intellectuelles mais aussi affectives, relationnelles, sociales, spirituelles, religieuses. De même qu’on ne peut couper enseignement, éducation, et sens, on ne peut couper l’enfant en catégories – il n’est pas une addition de conditionnements, sinon nous en ferons un individu programmé – il est une unité. Cette unité se traduit pour nous dans le mot « personne », et le Père Faure ajoutait « la personne se construit du dedans par l’unification intérieure ». Il a beaucoup insisté sur cette unification par l’intériorité, c’est à dire entre autre le silence, la contemplation. C’est important d’entendre encore ce message aujourd’hui, où notre société pourrait beaucoup pousser les jeunes à vivre à la surface d’eux-mêmes. Mais cette personne dans la globalité de ses aspirations ne peut vivre sans la relation à l’autre, sans la communauté. Nous mesurons le risque qu’il y a aujourd’hui à parler de communauté, à cause de communautarisme… Quand nous parlons de communauté éducative, nous l’employons dans le sens originel du mot, communauté telle que l’entendaient les premiers chrétiens […]

Il faut aussi préparer l’élève à la rencontre de l’autre. La rencontre de l’autre crée ce que je n’avais pas prévu, heureusement. Quelque part la construction de la personne est dans ce champ du possible. Mais le champ du possible n’est pas le champ du prévisible. Cette personne qui ne peut vivre sans relation à l’autre est en même temps unique. Alors là, nous ne partageons pas le point de vue développé depuis plusieurs mois à propos de la loi sur les signes religieux : que pour éduquer à l’école il ne faut pas faire voir ce qui nous distingue… Des signes religieux, on passe à la notion de la laïcité. Tout cela est très confus et cela induit qu’une bonne laïcité, c’est un lieu comme l’école où les différences sont gommées – et on forme des élèves standardisés. Oui, nous formulons une crainte à ce sujet. Il nous semble, dans le sillage du Père Faure, que l’Enseignement Catholique doit dire le contraire, c’est à dire que toute personne est unique, que loin d’être une menace, la différence ethnique, culturelle, religieuse, est une chance et que c’est en identifiant ces différences que l’on apprend à vivre ensemble, ce n’est pas en les cachant. C’est bien dans ce sens là que Mounier disait : « Je n’existe que dans la mesure où j’existe pour autrui ». Il disait que la personne est relation. Nous retrouvons bien là, dans ce qu’a développé le Père Faure, le sens de notre 2e étape des Assises de l’Enseignement Catholique […] Nous invitons de nouveau nos 8500 communautés éducatives à entrer dans la question : l’innovation pédagogique, pour qui ? C’est à dire où en sommes-nous de la personne ? C’est tout simple, et là vous vous y retrouvez bien. Le Titre de notre 2e étape des Assises, c’est « la personne dans l’établissement »… Où en sommes-nous du sens de la personne que l’on développe au quotidien à travers nos choix pédagogiques et éducatifs… où en sommes-nous dans notre attention à chaque personne dans l’établissement, qu’il soit élève ou adulte et quelle que soit sa fonction. Nous espérons qu’en décembre 2004, nouveau temps fort national de l’Enseignement Catholique français, nous pourrons dire des choses par rapport à la personne, la différence vécue comme richesse, la qualité des relations entre les personnes dans l’établissement.

Le regard sur l’enfant

« L’enfant qui ne réussit pas peut réussir ». Le père Faure fait confiance à l’enfant, à son dynamisme intérieur, à son désir de progrès. Nous avons beaucoup à méditer sur ce pari de confiance. En éducation, je n’ai pas le droit de porter un jugement définitif sur l’enfant.

J’aime bien rappeler cette formule : « Méfiez-vous des enseignants qui se plaignent sans arrêt que leurs élèves sont limités… Qui doute des capacités d’un élève continuera à les affaiblir ; qui croit dans les capacités d’un élève continuera à les faire se développer ». « Il faut ressusciter chez l’enfant la confiance en la vie créatrice », disait le Père Faure. « Il n’est pas possible d’éduquer sans espérer ».

Je conclus. Dans l’œuvre du Père Faure, nous trouvons tout, sauf une méthode. Alors, je ne vous cache pas une certaine interrogation pour ma part, je ne l’ai toujours pas résolue, je sens que cette journée va m’aider. Comment se fait-il qu’une pédagogie fondée sur une philosophie, une anthropologie, un sens de la personne, un regard sur l’élève, avec laquelle nous sommes en adéquation totale avec toute l’histoire de l’Enseignement Catholique… comment cette pédagogie a pu paraître réservée à quelques-uns ? En effet, pour moi, le Père Faure vit dans l’Enseignement Catholique, il n’est pas de l’ordre du facultatif, il est une des forces d’expression de ce qu’est le projet de l’Enseignement Catholique français.

Cette journée, à l’occasion de sa naissance, vient très opportunément nous rappeler qu’en convergeant totalement avec lui sur le caractère propre de l’Enseignement Catholique, sur le sens de la personne, sur le regard sur l’enfant, l’Enseignement Catholique se sent pleinement conforté sur ses choix. Nul doute que le Père Faure reprendrait avec nous le titre des Assises pour l’enrichir : Éduquer ? Passion d’espérance.

Conclusion | André BLANDIN

[…]

Je voudrais faire quelques variations autour du thème : héritier et fondateur :
Le Père Faure était un héritier, on l’a entendu ce matin – héritier de la tradition et de la pédagogie des jésuites, je ne reviens pas sur la pédago-gie active dans le « Ratio Studiorum », le Père Sainclair l’a fait de façon brillante, … et si la fréquentation des lasalliens lui a permis encore d’améliorer son souci de l’accueil de tous, tant mieux.

Héritier de courants largement présentés aujourd’hui… Montessori, Lubienska de Lenval, Séguin, peut-être un peu aussi Freinet, avec les méthodes sans l’idéologie, peut-être aussi Rousseau mais avec un autre rapport avec le péché originel, certainement Mounier – et là sans modération. Héritier de ces courants et en même temps profondément de son temps – et c’est peut-être là la première caractéristique d’un fondateur – Être de son temps –

[…]

Je ne sais pas s’il y a eu porosité entre les textes du Père Faure et les bulletins de l’Éducation Nationale, mais il était d’abord enraciné dans son temps. Le texte du rapport annexé à la loi d’orientation de 1989 qui met l’élève au centre du système éducatif, n’est pas non plus étranger à sa pensée. Être de son temps, … et ne pas se contenter d’être de son temps. Pierre Faure, au début d’une période où l’on commençait à centrer tout sur l’individu, a eu l’intuition de faire le lien entre le personnalisé et le communautaire, et de tenir les deux à la fois. C’est probablement là son intuition fondamentale et ce qui l’a fait vivre et l’a fait vivre après. Une intuition, mais en même temps une construction qui se construit tout au long d’une vie et d’une expérience pédagogique.

Pierre Faure, héritier et fondateur. Et nous alors ? Héritiers, certainement – Fondateurs, pourquoi pas ?

Héritiers : à la fin d’une telle journée, ce n’est pas la peine de se le redire. Peut-être faut-il apprendre aussi à connaître cet héritage, et à le reconnaître comme héritage. Le reconnaître comme héritage, c’est aussi, vous avez suffisamment appliqué la parabole des talents à vos élèves, pour quelques instants se l’appliquer à nous-mêmes. Ce qui est critiquable, ce n’est pas d’avoir pris soin de l’héritage, ce qui est critiquable, c’est de ne pas l’avoir développé ! La première attitude que je retirerai de cette journée, comme Celma Pinho Peery l’a si bien dit, c’est comment nous n’allons pas enfermer cet héritage « dans une petite boîte noire » mais comment nous allons développer cet héritage…

Être fondateur, être de son temps : Dans ce domaine, l’école aurait quelque chose à se reprocher en matière de rapport à la société : je me demande si l’école n’aurait pas à retrouver une certaine harmonie avec une société qui a évolué – qui a bougé – et une école qui reste prisonnière d’un certain nombre de rigidités. Mais en même temps, l’école n’est pas simplement à la remorque de la société, vous le savez bien, l’école est ce lieu où se prépare la société de demain, où se construit l’Homme de demain. L’école est donc en harmonie avec la société et en même temps un lieu de résistance – et non pas au nom de ses rigidités, mais au nom de son projet pour l’Homme.

En clair, la société actuelle mise sur l’accomplissement de l’individu : après une génération qui avait misé sur la transformation de la société, on est plutôt actuellement sur le repli de l’accomplissement de chacun. L’école est là pour faire passer de l’individu à la personne, de l’individu à la personne construite dans la relation à l’autre.

  • Le rapport au temps : nous sommes dans une société qui a toutes les informations qu’elle veut dans l’instant, et qui se donne l’illusion de vivre en temps réel – et en même temps, c’est une entreprise en flux tendu. L’école est ce lieu où l’éducation s’inscrit dans la durée […]
  • La société est dans l’extériorité, l’école est le lieu où l’on se construit
  • La société sanctionne immédiatement l’échec, l’école peut être le lieu suffisamment souple et protégé à la fois où l’élève prend le temps de faire l’expérience de l’erreur, de l’échec, et du choix d’un autre itinéraire pour atteindre l’objectif fixé.
  • La société sombre dans le communautarisme, dans l’exclusion des différences. L’école construit le lien social, construit les personnes en relation entre elles.
  • Résister et résister au nom d’un projet. Résister au nom d’une anthropologie, une conception de l’Homme. J-B. Foucault nous disait : « L’école est le lieu de résistance et d’utopie ». Et bien, résistons en ce qui nous concerne, au nom de l’Évangile et de ce qu’il nous apprend de l’Homme.

Ne nous laissons pas trop arrêter par tous les freins que nous connaissons bien : « Ah oui, mais il y a les Instructions Officielles, etc. » Nous pouvons le faire, nous le savons bien. Nous pouvons innover, non pas innover pour innover, non pas changer pour changer. Ce qui a un sens, c’est de changer ses méthodes pour que le projet éducatif dont nous sommes porteurs soit fécond pour les élèves que nous accueillons […]

« Un héritage n’est vivant qu’aussi longtemps qu’il peut être interprété créativement dans des situations nouvelles » Paul Ricoeur…

« Éduquer, passion d’espérance », titre des Assises. Avant de transmettre l’espérance, il faut accepter de l’accueillir. Et nous savons bien, éducateurs, qu’accepter l’espérance ce n’est pas facile tous les matins, et qu’il faut peut-être bien une carrière en terme de travail sur soi et de dépouillement pour accepter d’accueillir l’espérance.

Une espérance accueillie, une espérance transmise. Et merci pour l’espérance que vous avez transmise à des générations et des générations d’élèves.

Une espérance accueillie, une espérance transmise et aussi une espérance engagée. À quoi servirait tout ce que nous venons d’échanger entre nous, si cette espérance, si cette parole incarnée qui fonde notre foi n’était pas capable de transformer les structures, de transformer les pratiques pédagogiques de façon à ce que chacun, comme le dit l’apôtre, soit capable de rendre compte de l’espérance qui est en lui. Vous aviez dit Pierre Faure, pédagogue pour aujourd’hui, j’espère que vous partez en disant : Pierre Faure, pédagogue pour demain. Et merci.

Pierre Faure, son approche des jeunes en difficultés | Marie-Hélène MATHIEU

La demande d’Anne-Marie Audic de faire une intervention à ce colloque m’a vivement touchée, car le Père Faure me semble être une de ces figures qui continuera de marquer la pédagogie en général et celles des jeunes ayant un handicap en particulier. Vous avez eu la délicatesse en me présentant d’évoquer le nom du Père Bissonnier avec qui j’ai collaboré au quotidien pendant de très longues années.

Il nous a quitté le 13 janvier dernier, après une vie entièrement consacrée aux personnes handicapées. C’est par lui que j’ai entendu parler pour la première du Père Faure. Le Père Bissonnier avait une profonde admiration pour la manière dont ce prêtre avait su s’inspirer des métho-des nouvelles en particulier des conceptions de Maria Montessori en les repensant et en les adaptant. Cette pédagogie personnalisée au service des enfants et ado-lescents ayant un handicap mental léger ou profond, a eu et a encore son rayonnement aux quatre coins du monde.

Dès ses premières expé-riences éducatives au collège de Sarlat où le Père Faure exerce à la fois les fonctions de professeur de sciences et de surveillant, il s’intéresse particulièrement aux élèves qui « posent des problèmes ».

Dès 1937, on retrouve dans ses papiers un modeste dossier intitulé « anormaux » – documents ». Ces notes témoignent déjà de son souci pour ces enfants. Dans une note de 1938, il écrit : « La formation des maîtres est essentielle. Les maîtres des petites classesdevraient être capables de dépister chez leurs élèves, difficultés et même troubles graves ; il faut ensuite des maîtres des arriérés(c’est la terminologie de l’époque) pour accueillir ces derniers et les traiter ». Déjà, il suggère des solutions : une formation d’enseignants assurée par l’Institut Catholique de Paris et des stages dans des consultations médico-psycho-pédagogiques.

À son retour en région parisienne, à la rue de Madrid où le Père Faure enseigne et éduque des enfants dits normaux, ses méthodes pédagogiques qu’il développe attirent des en enfants en difficulté. En effet, avec cette pédagogie, aucun enfant ne se trouve en situation d’échec. En même temps, le Père fréquente les services d’enfants de la Salpétrière et se rend souvent à la Fondation Vallée, lieu d’ac-cueil d’enfants et de jeunes handicapés profonds. Ces visites n’étaient pas simple information, mais consti-tuaient pour lui une formation personnelle.

Dès 1950, il crée « rue de Madrid », une classe inter-médiaire, où il accueille, sans souci d’homogénéité les enfants ayant un retard scolaire, dyslexiques, cas familiaux et même enfant relevant de la psychiatrie.

Il est impossible d’évoquer ici toutes les initiatives qu’à partir de cette expérience le Père a suscitées et soutenues

Pourtant, je voudrais au moins nommer l’Institut médico-pédagogique (IMP) de la Garenne-Colombes, complété par un Institut médico-professionnel (IMPro), puis quelques années plus tard le CAT de l’Espérance, bien connu à Paris pour la qualité de ses travaux d’imprimerie et l’atmosphère de bonheur qui y règne.

En même temps qu’il se soucie de l’éducation de ceux qu’il appelait « les malmenés de l’existence », le Père prend à bras le corps la formation d’enseignants spé-cialisés. Ainsi, avant même que cette formation soit reconnue par l’État, il orga-nise, en 1956, à l’Institut Catholique de Pairs, à la demande de son recteur, Mgr Blanchet, un centre destiné à accueillir les futurs ensei-gnants spécialisés. Ce centre, dont Pierre Faure sera le responsable, offre cours et stages pratiques. Mais le diplôme reste privé.

C’est à l’occasion de longues et complexes démarches, dont j’ai été largement partie prenante avec le Père Faure et le Père Bissonnier, que le CAEI (Certificat d’Aptitude à l’Enseignement des Enfants Inadaptés) est enfin ouvert en 1967, par décret, aux membres de l’enseignement privé.

Pierre Faure voit alors l’enseignement spécialisé se développer. Dans l’Ensei-gnement Catholique, une organisation nationale devient nécessaire, pour fédérer les diverses initiatives qui voient le jour et pour développer une formation spécifique des maîtres. Afin d’étudier les modalités d’une organisation adaptée, et ses conditions de fonctionnement, Mgr Cuminal, secrétaire général de l’Enseignement Catholique, suscite un groupe de réflexion et d’action. Il réunit le Père Faure, Anne-Marie Audic, directrice au Centre de formation pédagogique pour l’enseignement spécialisé (CFPES), le Père Bissionnier et moi-même, en tant que responsables du Service catholique de l’enfance et de la jeunesse inadaptée (SCEJI).

Ce petit groupe se réuni régulièrement dans le bureau de Mgr Cuminal. Un premier secrétariat informel se met en place (il faut soutenir, écouter, aider les maîtres, coordonner les actions…). Une structure nationale au sein du Secrétariat général de l’Enseignement Catholique s’avère progressivement nécessaire. Marie-Christine de Kérangat, jeune enseignante, s’en verra confier la responsabilité.

En 1973, les premiers « correspondants diocé-sains » sont institués. Ils assurent le lien entre le secrétariat national et les autres structures diocésaines. Puis, ce service national de l’enseignement spécialisé va être reconnu « Commission Nationale » par les instances de l’Enseignement Catholique et sera nommé la CNAIS (Commission Nationale pour l’Adaptation et l’Intégration Scolaire).

Le Développement de l’Enseignement spécialisé aujourd’hui est riche des audaces pédagogiques des initiatives du Père Faure, de sa confiance et de son Espérance. Il en a été le promoteur. Il l’a « lancé »…

Pour terminer, je voudrais évoquer très brièvement l’impression personnelle que m’a fait le Père Faure. Il était à l’évidence à la fois un homme de pensée et d’action. Dans les contacts avec lui, j’étais surtout frappée par son attention et son écoute pour chaque personne, pour chaque avis. Son regard était pénétrant, plein de bonté et d’humour. Il savait, avec un respect, une patience, un doigté et une conviction qui lui étaient propres, exiger de chacun le meilleur de lui-même, marqué en cela par Ignace de Loyola. Il détectaitla petite lumière, parfois cachée aux yeux de tous, mais présente au cœur de chaque personne. Il n’avait de cesse alors qu’elle soit mise à jour pour le bien de la personne elle-même et celui de son entourage.

Oui, il croyait dans le meilleur de la personne, si handicapée qu’elle soit, et lui portait une réelle admiration.

Aucun paternalisme, aucune fausse pitié. En parlant de tel enfant, pourtant très handicapé, je l’entends dire : « Il est inouï ! » Il me faisait alors penser à l’exclamation d’allégresse de Jésus : « Père, je te bénis d’avoir caché tes mystères aux sages et aux savants et de les avoir révélés aux tout-petits ».

Ces tout-petits, de quelque âge qu’ils soient, ils nous sont confiés, aujourd’hui comme hier. Ils sont les privilégiés du cœur de Dieu. Il nous appartient, selon notre voca-tion, de leur faire leur place au cœur de l’Enseignement catholique comme au cœur de l’Église.

Que le Père Faure soit un exemple pour que jamais nous ne nous endormions !

Pierre Faure, un certain regard sur l’enfant | Monique LE GALL

Nous ne pouvons pas nous souvenir du Père Faure sans rappeler « son regard ». Ce regard si fin, si pétillant, si subtil, scrutant les uns et les autres avec attention, intérêt, émerveillement, colère. « C’est magnifique » disait-il en souriant, ou « Bravo », après nous avoir écoutés.

Regard d’admiration, de joie, de respect devant les enfants.

Regard « questionneur », disons écouteur, révélant une grande capacité d’attention (même lorsqu’il semblait endormi).

Regard entraîneur qui conduisait chacun à se révéler à lui-même dans l’apprentissage de la liberté. Mais aussi incitant à agir, à oser, à découvrir, à se dépasser, à se projeter.

Regard oppressant aussi parfois, bousculant, coléreux.

Regard d’un maître qui pouvait nous conduire jusqu’au dedans de nous-mêmes, où là, dans le silence et la conscience de soi, chacun se sentait confronté à des interrogations, à des choix, à des appels qui ne laissaient pas en l’état. Il fallait avancer. (On peut dire même qu’il bousculait rudement lorsqu’il avait décidé, sans nous, de nous confier des tâches auxquelles nous n’étions pas toujours préparés).

Le Père Faure, lorsqu’il se trouvait au milieu des élèves, ne les voyait pas ; il les regardait. Son attention était tout orientée vers ce qui allait advenir et sortir d’eux : une idée, un projet, un désir, un souhait, une action, une parole… En tout cas, garçons ou filles, droits ou bossus, grands ou petits, riches ou pauvres, cela était pour lui sans importance. Il fallait entraîner vers une activité captivante et puissante à travers laquelle le jeune allait construire un morceau de sa vie. Dans une classe.

L’intérêt, la concentration, l’efficacité de l’élève se traduisaient sur le visage du Père Faure par une admiration sans limite, une satisfaction communicative. Il oubliait le temps… et l’espace… et les adultes… Il pouvait aussi ne porter intérêt qu’à une seule chose, ou à une seule personne, ou à une machine, et lorsqu’il était content, ou que l’activité aboutissait ou réussissait, il se redressait, respirait fort et souriait largement.

Mais gare à l’adulte qui, par inadvertance ou bonne volonté « dérangeait » durant le travail l’ordre établi. Il se faisait éconduire rudement. « On ne dérange pas un élève qui travaille ». Pas question non plus de parler à haute voix, de se déplacer sans raison , d’intervenir mal à propos… La seule solution pour le stagiaire était de rentrer dans les murs lors d’une observation de classe, de se faire lui-même tout petit, pour l’enseignant de parler avec ses yeux. Car des observations, il y en avait… allez voir, allez regarder… disait-il. Observer l’élève en activité était la base de toute formation, la clé de toutes les connaissances pédagogiques. Il fallait observer le jeune dans tous les moments de son activité : avant, pendant, après. Observer son comportement face au choix, au camarade, au travail, à l’outil, à l’adulte, au jeu… Regarder et regarder encore. Pas d’intervention sans bienveillance, pas de connaissances sans observation, pas d’observation sans attention, pas d’attention sans silence, pas de silence sans immobilité…

Et il fallait mettre en commun ces observations, les recouper, les justifier, les analyser. C’était à partir de là que l’enseignant se mettait en recherche de solutions adaptées à chacun. C’était son vrai travail. Toute proposition devait tenir compte du besoin d’unité intérieur du jeune, de sa diversité, de sa créativité, de sa capacité à apprendre et à grandir, à se situer, à s’engager, à partager.

Grande vue d’ensemble sur les programmes qu’on intègre au fil des mots et des années, selon les degrés de maturité et de motivation, jamais dans la précipitation ni la contrainte. « Les programmes, les programmes, les programmes… disait-il. Non des progressions…. Des outils pour avancer. Il faut faire des progressions… ».

Pour faire court, on pourrait dire que le Père Faure a eu un regard dynamique et positif sur le jeune qu’il considérait comme :

  • un être inachevé et qui a donc pour ces raisons la possibilité de réaliser sa propre histoire, en lien avec le milieu ambiant, les autres
  • un être singulier, irremplaçable, qui partage avec les autres sa nature et sa dignité, mais qui se manifeste sous une forme unique
  • un être ouvert au monde d’où il tire tous les éléments nécessaires à son développement dans le temps
  • un être capable de responsabilités, capable de donner sens à son existence et à celle des autres
  • un être orienté vers l’activité avec des aspirations qu’il s’impose d’avoir et qui adhère à une hiérarchie des valeurs, qui ne supporte pas l’immobilisme et s’exprime à travers ses activités
  • un être à structurer : corps, cœur, esprit, mystérieux et transcendant, religieux et intérieur, qui garde sa liberté de décision.

Ce jeune, pour le Père Faure, a beaucoup de besoins. La satisfaction de celui-ci est considérée par lui comme un objectif prioritaire du processus éducatif.

On ne résume pas le Père Faure. Il est, pour Maurice Feder, un « jardinier qui ne tire pas sur la plante pour la faire grandir », et pour François Herzog un « sourcier qui commençait par beaucoup faire attention et regarder ».

Pierre Faure, le religieux | Père SINCLAIR

Le titre donné à mon intervention sur le programme de ce colloque a pu vous surprendre, comme il m’a surpris moi-même : « le religieux ». Ce n’est pas tant du religieux que je vais vous parler que de ce qui, dans la spiritualité dont vit ce religieux, va le conduire à prendre les orientations pédagogiques et éducatives qui furent les siennes.

Ce que je voudrais dire aujourd’hui, c’est que pour moi, le Père FAURE sans se référer toujours aux traditions pédagogiques et spirituelles de la Compagnie de Jésus, sans faire appel au « Ratio Studiorum » qui fut le guide instaurateur de nos collèges, en critiquant même souvent les formes auxquelles ces collèges avaient abouti dans le présent, reste très dépendant de l’esprit qui les a fait naître et vivre pendant deux siècles, voire même quatre…

Car finalement la Compagnie nouvelle, après un 19ème siècle parfois hésitant, a retrouvé au 20ème ses intuitions fondatrices. A l’inverse des pédagogues de la Compagnie du siècle dernier, comme les PP. CHARMOT, RAVIER ou de DAINVILLE, le Père FAURE ne fait que rarement référence explicite à la pédagogie jésuite comme telle et à ses liens étroits avec la spiritualité de la Compagnie de Jésus, autrement dit avec les Exercices Spirituels de Saint Ignace de Loyola qui ont donné naissance de celle-ci.

Quoiqu’il en soit de ses jugements sur les collèges jésuites qu’il voit vivre autour de lui, je suis bien obligé de dire que lorsque je lis le Père FAURE, je trouve en lui une très grande parenté avec les pédagogues traditionnels de la Compagnie, que ceux-ci soient récents ou qu’ils remontent aux tout débuts de ce ministère improvisé par la Compagnie en 1551. Lorsque je lis le Père FAURE, je ne me sens ni surpris, ni déconcerté. J’allais dire que je le trouve étrangement traditionnel, bien qu’il ait été étrangement ouvert à toutes les pédagogies de son siècle. Ouvert aux méthodes foisonnantes en ce 20ème siècle, nouvelles sans doute, mais très traditionnelles par leur inspiration fondamentale. Lorsque j’entends le Père FAURE, je ne me sens pas tellement éloigné du Père CHARMOT traitant du même sujet. « L’école active, écrit le Père FAURE , n’est pas une méthode, mais un esprit… Ce qui importe, c’est de donner une âme à l’éducation et un sens parce qu’on en a saisi la nature et la portée. C’est pour cela que toute pédagogie relève d’une métaphysique , d’une conception de l’homme et de la vie »… ou encore «Il faut donner à l’enfant une éducation sociale et une éducation individuelle qui lui permettent de s’insérer dans la collectivité en responsable de ses actes. » C’est là ce qu’écrit le Père FAURE. Les propos du Père CHARMOT sont très proches. « La pédagogie ignatienne fait appel avec force à l’activité du disciple. On pourrait dire qu’elle le presse de s’instruire lui-même, de faire sa propre éducation ». « Ce qui est essentiel dans la formation intellectuelle, comme dans la formation spirituelle, c’est de s’exercer… » … « L’essentiel est que l’élève trouve la vérité par lui-même.. » Le Père CHARMOT reprend les termes mêmes des Exercices Spirituels : « concentrer son esprit, se perdre dans l’objet, observer, contempler, se nourrir des fruits de son observation, voir, entendre, toucher les objets, même s’ils sont d’ordre spirituel. ». Tous conseils qui se trouvent dans les Exercices et sont en même temps des directives pédagogiques. Elles ont porté leur fruit dans l’histoire. Après les avoir un temps abandonnées, on y est revenu. Ainsi, parler du religieux à propos du Père FAURE, pédagogue, c’est pour moi reconnaître cette source d’inspiration et de vie que furent évidemment pour lui les Exercices Spirituels. Pour exemple, lorsqu’à ses tout débuts dans la carrière pédagogique en 1939, il crée le Fichier Scolaire, celui-ci est marqué d’une empreinte très caractéristique : c’est un fichier qui s’adresse à des libertés. Il n’entend pas indiquer aux maîtres les meilleurs livres à mettre entre les mains de leurs élèves. Ce sera aux éducateurs d’en juger par eux-mêmes librement. Le fichier renseigne les professeurs sur les ouvrages à leur disposition, indique les méthodes pédagogiques qui y sont appliquées. Aux utilisateurs la responsabilité de choisir. Laisser à chacun la liberté de se construire, c’est là un des points clefs de toute éducation.

Anne-Marie AUDIC, dans sa biographie du Père FAURE, a un chapitre XII intitulé : « un jésuite Lasallien. » Ce chapitre débute par une citation du Père Faure : « Une construction est toujours orientée : elle a un sens, sans quoi elle ne serait qu’un apport de matériaux. Il faut qu’elle prenne forme… Une personne se construit, elle n’est que dans la mesure où elle s’est construite. » Je ne veux pas mettre en doute l’apport de Saint-Jean-Baptiste de la Salle à la pédagogie du Père FAURE, pas plus d’ailleurs que celle d’Hélène Lubienska, de Maria Montessori ou d’Edouard Séguin. Mais cette construction de la personne à laquelle il a travaillé toute sa vie pour y amener les autres, n’était pas pour lui une découverte du pédagogue d’âge mûr. C’était la découverte chez d’autres éducateurs d’une pédagogie spirituelle et personnalisée accordée à celle dont il avait lui-même bénéficié soit comme élève d’un collège jésuite dans un premier temps, soit dans un second temps comme jésuite formé à cette école dont non seulement il avait découvert l’existence, mais dont il vivait en profondeur pour lui-même. Le Père FAURE va demander à des pédagogues, comme à quantité d’autres trop nombreux pour les citer tous, une technique, une inspiration pédagogique et des méthodes éducatives. Mais le Père FAURE aborde ce travail, je pourrais dire ce ministère, avec toute sa personne, tout son acquis humain et spirituel. Ainsi, quand il dit qu’une personne se construit et qu’elle n’est que dans la mesure où elle s’est construite, il n’échafaude pas une théorie. Il apporte son expérience il révèle une richesse avec laquelle, il s’est, lui, construit comme religieux et dont il parle finalement assez peu, tout au moins dans ses écrits. Je pense qu’elle l’habite tellement qu’il ne juge pas nécessaire d’y revenir sans cesse. C’est la formation qu’il a reçue dans la vie religieuse et particulièrement au travers des Exercices Spirituels qui l’ont construit et qui l’habitent comme une seconde nature. C’est là qu’il faut chercher le religieux libre et dépendant tout à la fois.

L’esprit de la pédagogie ignatienne est celui des Exercices Spirituels, explique le Père CHARMOT. « La pédagogie ignatienne fait appel avec force à l’activité du disciple. On pourrait dire qu’elle le presse de s’instruire lui-même, de faire sa propre éducation. »… « Ce qui est essentiel dans la formation intellectuelle, comme dans la formation spirituelle, c’est de s’exercer »… L’essentiel est que l’élève trouve la vérité par lui-même. Cependant les élèves feront cet effort personnel si le maître par des suggestions utiles met leur esprit sur la voie de l’invention, sans énoncer lui-même explicitement ce que les élèves peuvent découvrir par eux-mêmes. Nous sommes là au cœur de la pédagogie du « Ratio ». Nous sommes là au cœur de la pédagogie des Exercices Spirituels de Saint Ignace qui sont la base de toute formation jésuite. Les Exercices sont essentiellement une pédagogie active. Ils proposent des thèmes de méditation, de réflexion et de prière … Ils proposent… Ils s’adressent à des libertés. C’est le retraitant qui décide, qui choisit, qui oriente sa recherche de Dieu, qui avance sur le parcours proposé ou qui l’abandonne. L’école active n’est pas une méthode, mais un esprit, écrit le Père FAURE. La spiritualité de la Compagnie dans laquelle il a été formé et dans laquelle il vit, n’impose pas des règles ; elle propose des parcours. Elle conduit, non à des dépendances, mais à des prises en charge de soi-même et des autres. Elle s’exprime dans un petit volume qui est un guide , pas plus. Saint Ignace y condense son expérience pour que d’autres puissent en profiter. Ce livre n’est pas destiné au retraitant, mais à celui qui l’accompagne. Cet accompagnateur est là pour aider le retraitant à trouver Dieu par lui-même. Il dessine un parcours qui peut être condensé ou allongé. Il indique des seuils à franchir, des portes à passer. Mais c’est à chacun de sortir de l’anarchie de ses désirs pour donner sens à sa vie en usant de sa liberté. Les Exercices permettent de découvrir ou de retrouver sa propre souveraineté et de la mettre en œuvre. On a pu dire que ce qu’ils produisent, c’est en chacun la naissance d’un sujet responsable. On n’accède à un tel niveau que lorsque l’on a trouvé sa juste place devant Dieu, aux côtés du Christ, dans l’Église et dans le monde. Alors seulement peut être libérée la juste puissance de l’homme et sa joie de vivre. Ceux qui ont pratiqué les Exercices Spirituels connaissent cela. Cette joie de vivre est même d’après Saint Ignace l’un des signes qui peuvent nous dire que nous marchons dans la bonne voie. Je pense que le Père FAURE avait franchi ce seuil et que la joie qu’il rayonnait en était le signe.